Inégalités de genre en santé : atouts et limites de l’intersectionnalité
Penser et pratiquer l’intersectionnalité en santé
Le 12 novembre 2025, lors du colloque « Gender Studies : A State of the Art » organisé par Sophia vzw, le Service de Support Genre (SESU Genre), soutenu par la Cocof et porté par Femmes et Santé et l’Observatoire du Sida et des Sexualités de l’ULB, a proposé une tableau ronde autour des inégalités en santé.
Charlotte Pezeril (anthropologue à l’Observatoire du Sida et des Sexualités (OSS) de l’ULB) a modéré la discussion. Les intervenantes étaient : Sarah Demart, (sociologue à l’OSS) ; Julia De Clerck (sage-femme et coordinatrice de Femmes et Santé) ; Ndèye Fatou Kane (doctorante en sociologie à l’université de Paris 1 sur les masculinités subalternes au Sénégal) ; Océane Fraenkel (infirmière et étudiante en master genre et en santé publique, travaillant sur l’endométriose) ; et Aminata Sidibé (coordinatrice du GAMS à Bruxelles et co-présidente du réseau européen End FMG).
Comprendre l’intersectionnalité
Le concept d’intersectionnalité, développé par la juriste féministe afro-américaine Kimberlé Crenshaw, tend à rendre visibles des situations d’oppressions spécifiques. Il ne s’agit pas d’un « cumul » de discriminations, mais de leur articulation selon les contextes. L’usage de cet outil permet de rendre compte des « discriminés parmi les discriminés », pour emprunter la formulation de la politologue Emilia Roig, et d’aller au-delà du « nous les femmes » du féminisme blanc des années septante qui ne prend en compte qu’un seul type d’expérience.
Cependant, le terme est aujourd’hui devenu un « buzzword[1] », un mot-clé à la mode donnant bonne impression, mais complexe à mettre en pratique et faisant l’objet de compréhensions différentes. Né au sein des luttes féministes afro-américaines, l’intersectionnalité se voit aujourd’hui dépolitisée et blanchie. Dès lors, quelles en sont les limites lorsqu’elle circule dans d’autres contextes ?
La prise en compte du genre dans le secteur de la promotion de la santé belge : un terrain favorable, mais encore semé d’embuches
Concernant le champ de la promotion de la santé en Belgique, le concept d’intersectionnalité y est à présent pris en compte. Notamment dans le plan bruxellois, où les publics dits vulnérables (genrés, racialisés, sexualisés) sont mis à l’agenda politique.
Cependant, une recherche action menée par Femmes et Santé au sein des CLPS en Wallonie a montré que la conception du genre n’est pas homogène parmi les acteurs. Le genre n’est pas considéré comme un thème prioritaire par les structures et va, bien souvent, être rattaché à un autre projet existant.
De plus, on remarque une sur-représentation féminine dans les organisations de promotion de la santé qui rend le questionnement autour du genre plus cloisonné. Il y a un besoin crucial de formation parmi les travailleur·euses de la promotion de la santé afin d’améliorer l’élaboration des projets selon le prisme du genre dans ce secteur. Le manque de financements pour cet axe d’analyse et de travail semble expliquer en partie son absence, et cela malgré des politiques de gender mainstreaming mises en place au niveau fédéral et régional.
Des leviers potentiels seraient donc la volonté politique de prioriser la prise en compte du genre dans les projets en promotion de la santé et de promouvoir son uniformisation en termes de connaissances dans les structures actrices dans ce domaine.
Quand l’intersectionnalité est blanchie
Sarah Demart souligne que, bien que l’on ait pu observer une mainstreamisation des concepts de genre et d’intersectionnalité vers la fin des années 2010 dans les plans de promotion à la santé, force est de constater que ces termes ne sont pas toujours clairs pour les acteurs. En plus des problèmes de compréhension, le genre et l’intersectionnalité sont difficiles à objectiver quantitativement, en particulier la race en tant que force sociale et historique. Pour pallier ces incompréhensions, ces termes ont été traduits à travers les notions d’inclusivité et diversité qui ont tendance à en diluer la teneur.
Par exemple, le VIH et les MGF sont à la croisée des inégalités, or les variables quantitatives ne permettent pas de distinguer les sous-catégories des personnes concernées : puisque pour les données quantitatives on ne possède que les catégories « sexe » et « origine », on va mettre dans un grand fourretout « les femmes migrantes » alors que c’est un groupe très hétérogène. Or, les campagnes de prévention du VIH, comme la PREP, ne conviennent pas aux besoins des « femmes migrantes », qui sont bien souvent reléguées au rôle de témoins ou victimes et non d’actrices ou expertes. Certains groupes sociaux se retrouvent donc à la marge des projets de promotion à la santé.
Dépasser le cadre occidental
Revenons à la théorie et son impact sur la pratique. Ndèye Fatou Kane explique que, bien que le concept d’intersectionnalité soit issu de l’afro-féminisme américain, il est juste de se demander s’il ne met pas de côté les femmes féministes noires africaines. Les femmes noires d’Afrique sub-saharienne sont les grandes oubliées des mouvements intersectionnels. Dans le domaine de la (promotion de la) santé, elles ne sont pas considérées en tant que théoriciennes mais uniquement comme un public témoin et « exotique ». Awa Thiam, anthropologue et personnalité politico-féministe sénégalaise, a intégré l’intersectionnalité dès 1978 dans ses travaux, et est pourtant passée à travers les mailles du filet de la théorisation de l’intersectionnalité reconnue.
On continue à penser l’intersectionnalité selon un cadre théorique occidentalisé, alors que qu’il s’agit d’un concept mouvant : une femme noire ne vivra pas les mêmes discriminations en Belgique d’au Sénégal. Il est primordial de faire évoluer notre façon de travailler l’intersectionnalité, pour éviter de recréer justement des dynamiques d’oppressions !
Pratique de terrain : intégration d’une méthodologie intersectionnelle dans la lutte contre les MGF et l’endométriose
Concrètement, intégrer l’intersectionnalité dans ses pratiques, c’est refuser les visions binaires. Par exemple, comme le mentionne Aminita Sidibé, les mutilations génitales féminines (MGF) ne sont pas des violences isolées, d’autres éléments entrent en compte dans le continuum de ces violences : le parcours migratoire, la barrière de la langue, la discrimination religieuse, le statut de séjour, ainsi que les autres formes de violences basées sur le genre.
Le GAMS, par exemple, a réalisé à Bruxelles un diagnostic communautaire afin de tenter de comprendre les besoins réels des populations concernées. Cette approche de terrain vise à impliquer un maximum les personnes de cette communauté en plaçant leur propre pouvoir d’action au centre du processus.
Sur un tout autre sujet, en ce qui concerne l’endométriose, Océane Fraenkel explique qu’il subsiste encore aujourd’hui un retard énorme quant au diagnostic et à la recherche d’un traitement autre qu’hormonal ou chirurgical. Les personnes concernées restent peu écoutées, leurs douleurs sont minimisées, en particulier les personnes racisées qui sont victimes de biais racistes tel le syndrome méditerranéen.
Parler d’endométriose de manière intersectionnelle n’a de sens que si l’on questionne les autres dominations structurelles en santé, dont le patriarcat et le racisme systémique.
Ainsi, ces deux exemples de terrain montrent que pour mettre en place des pratiques intersectionnelles dans le cadre de la promotion de la santé, il est impératif de faire intervenir prioritairement les personnes concernées et de comprendre les interactions structurelles pour enfin penser du point de vue des dominés.
[1] Davis, K. (2008). Intersectionality as buzzword: A sociology of science perspective on what makes a feminist theory successful: A sociology of science perspective on what makes a feminist theory successful. Feminist Theory, 9(1), 67-85. https://doi.org/10.1177/1464700108086364 (Original work published 2008)
Genre et intersectionnalité à l’épreuve des rapports Nord-Sud en santé
Des concepts issus du « nord » impactant les politiques de santé et les pratiques dans le « sud »
Dans ses travaux sociologiques et anthropologiques (Le sexe et ses doubles, 2019) Patrick Awondo (Docteur de l’école des hautes études en sciences sociales Paris, universitaire et intervenant en santé globale) montre que les droits humains et sexuels promus par le Nord arrivent dans les sociétés africaines de manière ambivalente. Ils s’imposent à travers un langage normatif et parfois perçu comme impérialiste, notamment lorsque l’accès aux financements est conditionné par les intérêts du Nord sans forcément être au service des populations du Sud.
Par ailleurs, les notions de « nord » et « sud global » tendent à masquer d’autres inégalités : l’usage généralisé de ces catégories tend à perpétuer une certaine hiérarchie coloniale.
Ndèye Fatou Kane revient sur l’exemple du Sénégal où le terme « genre » est désormais largement mobilisé. Cependant, cela n’empêche pas que certaines violences structurelles, comme les féminicides, disparaissent paradoxalement du débat public. Le féminisme est de plus en plus délégitimé, perçu comme une menace, voire comme un « ennemi » à combattre, ce qui contribue à réduire l’espace de la critique et de la mobilisation.
Comment l’intersectionnalité permet-elle de penser conjointement justice sociale, santé et travail en promotion de la santé ?
L’intersectionnalité permet d’adopter une portée critique et institutionnelle plus ample. Elle interroge les pratiques professionnelles, notamment dans le champ de la santé et de la recherche : elle plaide pour une approche communautaire. Plus largement, adopter une démarche intersectionnelle dans le travail en santé nous invite à penser la justice sociale comme une condition du bien-être : en reconnaissant par exemple la complexité des vécus féminins marqués par l’exil, la précarité et les relations asymétriques avec les professionnel·les de la santé, il est possbile de proposer un accompagnement adapté à la réalité de chacun·e.
Le secteur de la promotion à la santé tend vers plus d’intersectionnalité lorsqu’il crée davantage de croisement entre diverses expertises : de vécu, de terrain, entre différents acteurs et secteurs, pour une compréhension plus globale des réalités complexes des publics.